Oser le numérique

Indian Heritage Centre ©Indian Heritage Centre, Singapour

Une découverte interactive du patrimoine indien de Singapour

Nalina Gopal, conservatrice à l’Indian Heritage Centre, Singapour

L’Indian Heritage Centre (IHC) de Singapour est un musée consacré au patrimoine de la communauté indienne de Singapour. Il raconte l’histoire de cette communauté et propose aux visiteurs d’appréhender la culture immatérielle des Indiens de Singapour à travers ses salles d’exposition permanente, ses expositions temporaires et sa programmation culturelle. Ouvert le 7 mai 2015, l’Indian Heritage Centre est l’institution la plus récente placée sous la direction du National Heritage Board de Singapour.

Le centre est situé dans un bâtiment moderne construit à cet effet, dans le quartier patrimonial de Little India. Sa situation géographique reflète sa vocation de centre culturel pour la communauté indienne de Singapour et de lieu invitant locaux et touristes à découvrir l’histoire et la culture de la troisième plus grande communauté du pays (après les communautés chinoise et malaise).

Ses  salles d’exposition permanente sont organisées autour de cinq thèmes : après une introduction expliquant la présence des Indiens en Asie du Sud-Est et leurs interactions avec la région, on y découvre le rôle essentiel des Indiens dans la construction du Singapour du XIXe siècle, leur richesse et leur diversité culturelles, la vie de la communauté pendant la Seconde Guerre mondiale et, enfin, la manière dont elle a contribué à faire de Singapour un État-nation moderne. Dans ces salles, sont exposés plus de 440 objets appartenant à la collection nationale de Singapour et à la communauté indienne locale. 

Le virtuel au service de la compréhension du réel

Lors de la planification du contenu de la galerie permanente, il est rapidement devenu évident que, pour que l’Indian Heritage Centre fonctionne comme un centre culturel, ses expositions et sa programmation devaient être participatives, et même interactives. C’est dans cet esprit que des plates-formes numériques ont été mises en place pour accompagner les expositions de la galerie permanente.

Tout d’abord, une application faisant office de guide électronique a été créée pour la galerie. Elle fournit un service d’audio-guide pour les adultes en anglais, en tamoul et en hindi (bientôt également en chinois et en malais), une visite pour les jeunes adultes en anglais, ainsi que des expériences de réalité augmentée qui mettent en scène des guides-conférenciers virtuels et des objets en 3D. Ce guide électronique est disponible sur des appareils fournis gracieusement par l’institution à l’achat des tickets d’entrée, et les visiteurs peuvent également le télécharger sur leurs appareils portables personnels depuis différentes plates-formes. Les guides-conférenciers virtuels incarnent la voix de la communauté et présentent aux visiteurs les salles organisées thématiquement et les objets exposés. Les objets interactifs en 3D offrent, quant à eux, une expérience presque multi-sensorielle en permettant aux visiteurs de les « toucher » : grâce à l’application, ils peuvent en effet faire tourner les objets de leur choix et les agrandir pour les examiner de plus près, ce qui confère à la visite une dimension à la fois ludique et didactique.

Le guide électronique propose également des films d’archives, des enregistrements audio et des vidéos contemporaines : on peut ainsi voir un orfèvre façonner un pendentif dans la salle où sont exposés les outils traditionnels de cet artisan, ou encore une vidéo montre une presse d’imprimerie en marche pour comprendre le fonctionnement de la machine exposée. Grâce à ce guide électronique, le centre peut obtenir un aperçu et un retour sur les impressions de ses visiteurs. Enfin, le centre a adopté la culture du smartphone en installant des « points selfie » dans ses salles, qui incitent les visiteurs à se prendre en photo, seuls ou à plusieurs, pour les publier sur les réseaux sociaux.

Un « point selfie » ©Indian Heritage Centre, Singapour

Les petites histoires font la grande Histoire

L’histoire de la communauté indienne de Singapour est complexe, et nous est transmise en grande partie par sa mémoire collective. Outre l’exposition d’objets, il était donc essentiel d’inclure l’histoire orale en mettant en avant les expériences et les épisodes vécus par la communauté. En préambule, un film de dix minutes présente cette population dans toute sa diversité à partir de récits oraux et écrits et la musique qui l’accompagne, en guise de clin d’œil au goût de la communauté immigrée pour le cinéma indien, est l’œuvre du compositeur indien de musique de films, Shankar Mahadevan. Des kiosques disposés dans les salles thématiques présentent des histoires de pionniers célèbres et d’anciens de la communauté, où les visiteurs peuvent s’attarder à leur guise. Cette présentation laisse toute liberté aux visiteurs de regarder des vidéos, des albums photos et des objets qui témoignent de la vie de ces personnages. Par exemple, un kiosque est consacré à la traversée en bateau des migrants jusqu’à Singapour et l’on peut y regarder des séquences de film montrant le S.S. Rajula, l’un des navires les plus empruntés pour se rendre de Madras ou de Nagapattinam jusqu’aux Établissement des Détroits, y lire des cartes postales écrites pendant le voyage, écouter des interviews de vieux migrants ayant voyagé à son bord, découvrir des billets de bateau et autres souvenirs de la traversée et voir des photos des personnes mises en quarantaine sur l’îlot de St. John’s.

Certaines présentations de l’Indian Heritage Centre se prêtent à une découverte collective grâce à de grandes installations numériques destinées à être manipulées en groupe. Une carte interactive conçue pour six utilisateurs invite, par exemple, les visiteurs à explorer les différentes villes dont sont originaires les membres de la communauté indienne de Singapour. Élaborée avec la participation de membres de la communauté, cette carte constitue un outil d’apprentissage et de dialogue intergénérationnel.

Des formes de culture numérique populaire, tel le jeu vidéo ou la bande dessinée numérique, sont également représentées. Un jeu, qui met en scène quatre époques différentes, invite les visiteurs à vivre une journée de la vie de quatre Indiens, dans quatre quartiers différents où des Indiens ont vécu et travaillé à Singapour. Le graphisme s’inspire de photographies d’archives et le jeu en lui-même montre l’étendue du territoire où la communauté s’est établie. Un kiosque propose des récits de vétérans de guerre et comporte également un parcours destiné aux jeunes adultes (élément que l’on retrouve dans plusieurs kiosques), qui présente une bande dessinée sur la guerre et raconte les événements liés à l’occupation japonaise de Singapour et à l’Armée nationale indienne.

Le principal atout d’une plate-forme de contenu numérique est de permettre une approche inclusive, essentielle pour les musées communautaires : le contenu peut être actualisé régulièrement, les récits d’autres personnes âgées pouvant être ajoutés au fur et à mesure que ceux-ci se manifestent, et la communauté est encouragée à participer activement au partage des connaissances.

Certains visiteurs ont trouvé dans ces expositions numériques un écho à leur expérience personnelle : aux kiosques, des nonagénaires ont pu se voir eux-mêmes et leurs contemporains et revivre des épisodes de leur vie ; des Indiens de Singapour, jeunes et vieux, ont pu localiser leur ville natale sur la carte. Enfin, les objets et les installations numériques font l’objet de discussions et de séances de photo sur les réseaux sociaux. L’avenir s’annonce passionnant.

Des étudiants devant la carte interactive ©Indian Heritage Centre, Singapour