Dr Birga Meyer
Directrice du Schwules Museum à Berlin
7 juillet 2026
Les archives et les collections du SMU renferment plus d’1,5 million de documents, de photographies, de films et d’objets, principalement mais pas exclusivement en allemand. Le musée produit chaque année trois à cinq grandes expositions consacrées à des questions d’actualité qui concernent les différentes communautés LGBTQIA+ tout comme le grand public. L’institution a ainsi abordé l’intersectionnalité entre handicap et identité queer, le mouvement intersexe mondial ou encore une indispensable histoire des travailleurs et travailleuses du sexe écrite par les personnes concernées. Le musée fait également un examen critique du milieu queer lui-même – en abordant, par exemple, la question du racisme dans les milieux queer à prédominance blanche et au sein du SMU lui-même.
L’exposition Au feu le patriarcat. Le milieu féministe et lesbien de Berlin photographié par Petra Gall, que j’ai conçu avec Collin Klugbauer, n’a pas éludé ce sujet. Accessible depuis juillet 2025, elle s’est achevée en mai 2026.

Petra Gall (1955-2018) : une photographe de style documentaire
Petra Gall, dont l’œuvre photographique sur les milieux féministe et lesbien à Berlin-Ouest est magnifiée dans cette exposition, est née en 1955 et s’est installée à Berlin en 1981. Elle a fondé une agence de photo avec Heide Zimmermann, a travaillé pour des journaux et des magazines, a publié des livres et des calendriers et, surtout, elle photographiait tout, partout où elle allait. Elle a immortalisé la scène musicale underground de Berlin, abondamment documenté les mouvements féministe et lesbien dont elle-même était une membre active, pris des photos de ses nombreux voyages (en Union soviétique et en Europe de l’Est, par exemple), et photographié Berlin du côté Est et du côté Ouest. Décédée en 2018 à l’âge de 63 ans, elle laisse derrière elle une œuvre considérable composée de plus de 200 000 négatifs, photos et planches contact qui, conformément aux propres souhaits de Petra Gall, sont conservés dans les archives du SMU depuis 2012, mais n’ont pas été étudiés avant 2020.

Les recherches du musée sur son œuvre
Les archives privées font face à des sévères restrictions de financement, celles du SMU sont donc affectées. Une grande partie de nos collections ne sont ainsi pas entièrement accessibles, puisque nous n’avons pas les ressources nécessaires pour cataloguer et étudier tous les legs. C’était le cas pour l’œuvre de Petra Gall jusqu’à ce le musée obtienne, en 2020, deux grosses subventions du Centre de recherche et de compétences pour la numérisation de Berlin (digiS), qui nous ont permis d’étudier les deux principales parties de sa collection. De 2020 à 2021, Anne Krause et le Dr Michael Bucher ont travaillé sur ses photographies de scène musicale et étudié leur contenu. Ils les ont cataloguées et ont numérisé plus de 4 000 négatifs. Cela a mis en lumière l’étendue de la captation de la scène musicale de Berlin par Petra Gall, et révélé des portraits intimes de Nick Cave comme du Einstürzende Neubaten ou de Diamanda Galás, ainsi que de formidables photos des concerts de David Bowie, de Tina Turner ou des Rainbirds.

Une autre partie du legs de Petra Gall, la photographie des mouvements féministe et lesbien de Berlin-Ouest, a été étudiée, cataloguée et numérisée par Laura Niebuhr et Janika Seitz de 2022 à 2024. Sur cette collection d’environ 2 000 photos, on voit des activistes, des artistes et des auteurs, ainsi que des événements et des manifestations, dont la célèbre manifestation pour le droit des femmes à circuler librement la nuit et sans peur d’être victime de violence, à savoir la manifestation de la « nuit de Walpurgis » [Walpurgisnacht][1], qui a lieu tous les ans et que Petra Gall a photographiée pendant plus de dix ans (Fig. 4). La partie musicale et la partie activiste du legs sont, grâce à ces deux projets, disponibles en ligne sur le site et la base de données Museum Digital Berlin.

Ces initiatives de numérisation ont rendu possible l’exposition sur les mouvements féministe et lesbien vus par Petra Gall. Grâce à elles et aux archivistes qui les ont menées à bien, nous en savons plus sur l’œuvre de la photographe et sur les activistes présents sur de ses remarquables clichés, que nous avons parfois pu identifier. Petra Gall pratiquait une photographie de style documentaire, et ses photos nous font entrevoir l’effervescence, la vitalité et l’ardeur des mouvements féministe et lesbien de Berlin-Ouest dans les années 1980 et 1990. J’ai été co-commissaire de l’exposition avec Collin Klugbauer et, comme nous l’avons écrit dans la présentation de l’exposition : « Ses photos montrent des squats occupés par des femmes et des lesbiennes, et des réalisations féministes comme l’espace culturel Pelze Multimedia ou la Schokofabrik, qui existe encore aujourd’hui. On voit des concerts de femmes et de lesbiennes, des femmes pleines d’entrain et des fêtes lesbiennes. Des photos d’événements célébrant la sexualité tels qu’un week-end érotique BDSM ou la fête “Nuit des chattes en furie” illustrent la résistance féminine et lesbienne à de dures conditions sociétales, avec une solidarité queer et féministe et une dose de tendresse ».
La perspective de Petra Gall sur l’activisme féministe et lesbien des années 1980 et 1990
L’exposition Au feu le patriarcat. Le mouvement féministe et lesbien de Berlin photographié par Petra Gall a démontré que non seulement des mouvements féministes et lesbiens avaient existé, mais qu’ils étaient somme toute très visibles, tapageurs et présents à bien des égards. Les activistes féministes et lesbiennes qui y ont participé faisaient partie du mouvement des squatteurs et ont trouvé des logements et des locaux où des organisations pouvaient se former et offrir leurs services, et où les gens pouvaient se retrouver et se mêler. Les féministes et les lesbiennes étaient aussi une composante importante de la culture de la contestation de Berlin. Elles organisaient des manifestations pour les droits des femmes, des actions qui donnaient de la visibilité aux lesbiennes, et des événements de lutte contre la violence et la stigmatisation – mais elles participaient également à des manifestations contre la guerre du Golfe, l’arme nucléaire ou la montée du mouvement néo-nazi en Allemagne dans les années 1990. Et bien sûr, elles avaient leur propre mouvement culturel ; elles produisaient des œuvres d’art, des performances, de la musique et des spectacles, et offraient aux femmes, aux lesbiennes, aux personnes trans ou intersexes des lieux de rencontre, des espaces de danse et de fête dans un environnement qui leur était propre.

Le regard porté par Petra Gall sur ces mouvements ne permet pas d’en avoir une vision complète : bien qu’elle ait aimé photographier les paysages urbains de Berlin-Est, les féministes et lesbiennes de cette partie de la ville n’apparaissent que rarement sur ces photos. Qui plus est, en réponse au racisme, les femmes et lesbiennes non-blanches ont monté leurs propres structures et sont pratiquement absentes de ses photos. Les militantes pour les droits des personnes handicapées n’apparaissent que dans quelques images et l’accessibilité n’est pas abordée en détail, et, enfin, les débats émergents sur l’inclusion ou l’exclusion des personnes transgenres ou intersexes − qui ont toujours fait partie intégrante des mouvements féministe et lesbien – ne sont pas représentés. Afin d’avoir un meilleur aperçu de ces mouvements à Berlin, il convient donc de faire appel à d’autres sources.
Toutefois, les photos de Petra Gall reflètent le foisonnement du mouvement et la force, l’intensité, la gaieté et la fertilité de la contribution lesbienne ; l’activisme féministe et lesbien des années 1980 et 1990 a profondément changé la société. Les femmes et les lesbiennes ont lutté pour l’égalité économique et pour la reconnaissance sociale et juridique. Elles ont revendiqué la liberté de disposer de leur propre corps et ont fait campagne contre les violences sexuelles. Elles ont créé de nombreux espaces où manifester, penser, célébrer et baiser. Les avancées pour lesquelles elles ont milité restent d’actualité, que ce soit au sujet de l’existence de fêtes féministes, de la mise en place de quotas de genre, ou de la création de centres d’aide pour les personnes victimes de violences sexistes et queerphobes. Aujourd’hui, les femmes ont un impact politique, les lesbiennes vivent au grand jour, et il existe de nombreux espaces autogérés.

Conclusion
L’exposition Au feu le patriarcat. Le mouvement féministe et lesbien de Berlin photographié par Petra Gall, qui a pu voir le jour grâce aux recherches menées dans les archives, a rendu hommage à l’œuvre de Petra Gall et célébré les réalisations des mouvements féministe et lesbien de cette époque. Elle a également rappelé la pertinence à ce jour des revendications des années 1980 et 1990, car la lutte contre la criminalisation de l’avortement et contre les violences sexuelles, ainsi que pour l’égalité des droits, la liberté et l’autonomie corporelle pour toutes et tous continue dans le monde entier.
Le SMU appelle les autres musées à explorer leurs collections et à exposer et documenter les luttes féministes pour l’égalité des droits !
[1] Note de la traductrice : Avant d’être, au XXIème siècle, une manifestation culturelle, un pacifique festival musical féministe/queer/punk à Berlin (dans un quartier où les femmes avaient peur de circuler le soir dans les décennies passées), la Walpurgisnacht, ou « nuit de Walpurgis », fête païenne de changement de saison (faisant le pendant printanier de Samain) et « nuit des sorcières », a été une manifestation féministe récurrente à partir d’un fameux premier coup de gueule organisé la nuit du 30 avril au 1er mai 1977.