Camille Belvèze ; Manon Lecaplain
Conservatrice du patrimoine responsable des collections beaux-arts, arts décoratifs et ethnographie aux musées de Poitiers, France ; Conservatrice du patrimoine et Directrice des Musées de Poitiers, France
Les musées n'ont pas de frontières,
ils ont un réseau
mars 6, 2026
Mots-clés : artistes femmes, féminisme, matrimoine, acquisition, don, collectionnisme, études de genre
En 2024, les musées de Poitiers (France) se sont enrichis d’une collection exceptionnelle, composée de 523 œuvres d’artistes femmes datant du XVIIe au XXIe siècle. Cet ensemble composite – peinture, sculpture, arts graphiques, arts décoratifs, miniature… – a été constitué depuis 1999 par la collectionneuse Eugénie Dubreuil. Artiste, historienne de l’art et enseignante d’arts plastiques, elle envisage ce fonds comme une « contre-proposition » au discours dominant dans les musées, dans les cours d’histoire de l’art et sur la scène artistique, dont les femmes sont traditionnellement exclues. Dans les années 2010, prenant conscience de l’ampleur de sa collection, elle la nomme « La Musée » et se met en quête d’une institution publique à même de l’accueillir. Après plusieurs refus, elle s’oriente vers le musée Sainte-Croix de Poitiers, dont l’engagement historique en faveur des créatrices lui a été soufflé. Commence alors l’aventure de La Musée à Poitiers…

Fig. 1. Exposition La Musée. © Musées de Poitiers, M. Lecaplain
À collection exceptionnelle, procédure d’acquisition singulière
Le 1er mars 2024, après deux ans d’étude, l’acquisition de La Musée par la Ville de Poitiers est officielle. L’importance numérique et l’éclectisme du fonds demandaient un long travail préparatoire et une réflexion poussée sur son intégration aux collections municipales.
La démarche engagée d’Eugénie Dubreuil fait de ce fonds, sans équivalent connu à ce jour, un témoignage sociologique précieux lié à l’histoire du féminisme au tournant du XXIe siècle. Constituée par une collectionneuse qui acquiert sans aucun critère de sélection autre que le genre de l’artiste et qui pratique l’échange avec ses amies plasticiennes, la collection La Musée est par nature hétérogène. Cette diversité a suscité des discussions au sein des instances collégiales encadrant les procédures d’acquisition des musées de France. Sur les conseils du Service des musées de France, deux ensembles ont été constitués : 310 œuvres furent présentées à la commission scientifique régionale d’acquisition pour don, le reste intégrant les collections sous la forme d’un dépôt. Pour chaque œuvre déposée, l’intérêt scientifique de l’acquisition doit être confirmé par une étude complémentaire, portant notamment sur leur authentification parfois incertaine. Dans d’autres cas, c’est le manque d’informations sur l’autrice qui doit être comblé, beaucoup d’artistes femmes étant encore méconnues. Depuis 2024, 34 œuvres supplémentaires ont été inscrites à l’inventaire après leur passage en commission scientifique régionale d’acquisition. Si beaucoup reste à faire, les recherches entreprises confirment l’intérêt scientifique de cette acquisition, qui s’est accompagnée du don de la documentation rassemblée par la collectionneuse, ainsi que d’une dotation financière tout aussi exceptionnelle de 150 000€. Cette somme, issue du fonds de dotation Les Beaux Yeux présidé par Eugénie Dubreuil, a été affectée aux musées de Poitiers sur un projet de valorisation des artistes femmes pensé sur cinq ans, dont la première étape consistait en une exposition-événement.
Valoriser La Musée : une exposition-manifeste
L’exposition La Musée : une collection d’artistes femmes s’est tenue au musée Sainte-Croix de Poitiers du 6 décembre 2024 au 18 mai 2025 et a présenté plus de 300 œuvres du fonds. Plutôt qu’une succession chronologique de biographies individuelles, le choix des commissaires s’est porté sur un parcours thématique, à même de traduire ce qui fait la singularité de La Musée : le passage d’une collection privée, fruit d’un engagement individuel, à un fonds public avec tous les enjeux que cette matrimonialisation implique pour le musée.
Les trois temps de l’exposition – dédiés à la collectionneuse, à la collection et à son institutionnalisation – portaient moins sur les œuvres et les artistes présentées que sur les phénomènes sociologiques mis en lumière par la collection qu’est La Musée. Ceux-ci comprennent les mécanismes d’exclusion à l’œuvre dans l’histoire de l’art – qui expliquent la prédominance de médiums considérés à tort comme « mineurs » dans la collection –, mais aussi les rouages de la révolte ayant poussé Eugénie Dubreuil vers un collectionnisme militant, ou encore les biais trop souvent impensés des institutions culturelles. Il est en effet largement admis en France que les œuvres de femmes sont moins présentes dans les collections publiques, mais également moins acquises, moins présentées aux publics et donc moins restaurées – une inattention mettant en péril leur transmission aux générations futures, qui constitue pourtant une des missions des « musées de France ». Les artistes femmes sont également moins exposées au sein des parcours permanents de musées, leur présentation se limitant encore souvent à des événements temporaires. Dans une approche résolument autoréflexive, cette exposition-manifeste érigeait la valorisation des artistes femmes comme devoir du musée. Plus globalement, elle affirmait le rôle social du musée, en tant que service public, dans la lutte contre les discriminations subies par toutes les personnes minorisées.

Ce manifeste social s’accompagne d’un manifeste scientifique : il s’agissait de prôner une manière de valoriser les artistes femmes qui soit la plus juste possible. Pour les commissaires, cela implique de convoquer l’appareil méthodologique des études de genre afin d’éviter l’héroïsation des figures les plus célèbres de la collection – Rosa Bonheur, Niki de Saint-Phalle, Suzanne Valadon, entre autres – en privilégiant un propos contextualisant. S’émanciper du caractère événementiel qui restreint parfois les expositions consacrées aux créatrices, sorties temporairement de leurs réserves pour mieux y retourner, constitue également un enjeu majeur pour mieux valoriser les artistes femmes. Il se concrétise notamment par la publication d’un important catalogue de collection[1] et par l’intégration d’œuvres de La Musée dans le parcours permanent du musée Sainte-Croix.

La Musée, et après ?
Depuis les années 1980, l’équipe de conservation poitevine porte une attention singulière à la présentation d’œuvres de femmes dans le parcours permanent. Nourrie par le projet La Musée et par l’achat récent d’œuvres de Marie Bracquemond et de Madeleine Jouvray, cette dynamique sera affermie en dialogue avec une programmation mettant à l’honneur les femmes présentes dans les collections. La prochaine exposition du musée Sainte-Croix sera ainsi consacrée à Sarah Lipska (1882-1973) dont Poitiers conserve le premier fonds public mondial.
Comme nous le mentionnions, si les œuvres d’artistes femmes sont généralement moins acquises, elles sont aussi moins exposées et par conséquent moins restaurées. Investir dans leur conservation est donc un enjeu essentiel pour mener une politique de valorisation durable. En amont de leur exposition, 72 œuvres de La Musée ont été restaurées. Depuis, les musées de Poitiers poursuivent cette politique avec une campagne de restauration ambitieuse, comprenant notamment le grand format Le Retour de la chasse d’Angèle Delasalle (1898).
Enfin, renforcer le lien entre musée et recherche est primordial afin d’intégrer les apports des études de genre à la politique muséale. C’est pourquoi le musée Sainte-Croix organise à partir d’avril 2026 les Rencontres de La Musée, en partenariat avec l’Université de Poitiers et l’association Femmes Artistes en Réseaux. Financées grâce à la dotation susmentionnée, ces rencontres annuelles visent à favoriser la mise en réseau et l’échange de bonnes pratiques entre professionnel.les des musées et chercheur.euses afin d’œuvrer, collectivement, à toujours mieux valoriser les créatrices.

Notes
[1] Camille Belvèze et Manon Lecaplain (dir.), La Musée : une collection d’artistes femmes, Gand, Snoeck, 2024.