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L’éthique du non visible : quand préserver implique de ne pas exposer
Pedro Machado Mastrobuono
Président de la Fundação Memorial da América Latina (São Paulo, Brésil) depuis 2023. Chercheur post-doctoral en Anthropologie sociale à l’Universidade Federal de Mato Grosso do Sul (UFMS). Ancien président de l’Instituto Brasileiro de Museus (IBRAM, 2019-2022)
Il y a des sites qui invitent au silence plutôt qu’à la visite. Au cœur de l’Amazonie colombienne, le Parc national naturel de la Serranía de Chiribiquete recèle des dizaines de milliers de pictogrammes répartis dans différents abris sous roche. Ils représentent des scènes de chasse, des danses, des rituels ainsi que des figures de jaguar qui, sans constituer des vestiges archéologiques, sont l’expression vivante d’une cosmologie encore célébrée de nos jours, veillée par des peuples qui ont choisi l’isolement comme mode d’existence.
En 2018, l’UNESCO a inscrit Chiribiquete sur la Liste du Patrimoine mondial de l’humanité, dans une catégorie spéciale qui comprend des biens naturels et culturels sensibles. La Colombie a transformé cette reconnaissance en politique publique et a consolidé la notion de « patrimoine sensible », notion clé pour les débats actuels. Le patrimoine sensible doit ainsi être connu sans être visité, et être accessible seulement à travers des supports de médiation tout en respectant des protocoles stricts en matière de déontologie, de consentement et de sécurité culturelle.
Le concept de patrimoine sensible, incorporé progressivement par l’UNESCO et l’ICOM, se réfère à des biens qui, de par leur caractère sacré, symbolique ou vulnérable, ne peuvent être ni explorés ni exposés sans encourir de risques matériels ou spirituels. Dans ce cas, la visite physique est remplacée par différentes formes d’accès numérique, toujours sous la supervision de comités techniques autochtones qui participent à toutes les décisions concernant la documentation, l’usage et la diffusion d’images ou d’informations. Préserver, dans ce contexte, ne signifie pas seulement conserver un objet, mais respecter le droit à rester non visible, et à ne pas exposer ni commercialiser la mémoire.
Ce paradigme comprend également le concept de géoconfidentialité, c’est-à-dire la protection des coordonnées, itinéraires et métadonnées qui conduisent au site physique du patrimoine. Cette confidentialité empêche que des sites sacrés ou fragiles soient localisés, profanés ou pris de force. En Colombie, les organismes de préservation ont mis en place des protocoles qui établissent des niveaux d’accès différenciés (public, chercheurs et communauté) et exigent des études d’impact sur le patrimoine avant de diffuser toute image. Dans cette perspective, la numérisation n’est pas considérée comme une manière de rendre tout accessible mais comme une médiation éthique : le public accède au support virtuel et non au territoire. On apprend ainsi à voir sans envahir.
Dans les peintures de Chiribiquete, le jaguar apparaît comme une entité fondatrice ; c’est un médiateur entre l’humain et le sacré, un axe autour duquel s’organise le monde. Il ne s’agit pas d’une figure décorative ou mythologique mais bien d’un principe cosmologique actif. En le reconnaissant comme sujet et non comme objet, la muséologie colombienne se démarque des modèles d’exposition eurocentrés et transforme la pratique curatoriale en un acte d’écoute, de respect et de protection.
Cette réflexion s’inscrit dans mon expérience institutionnelle récente, marquée par le défi consistant à allier éthique, politique publique et préservation du patrimoine dans des contextes latino-américains complexes.
Pour un chercheur brésilien, la comparaison avec le Brésil est inévitable. En Colombie, l’État reconnaît explicitement le principe de l’absence de contact et de visite dans des zones habitées par des peuples isolés, et toute forme de diffusion passe par des comités de gouvernance et des protocoles déontologiques renforcés. Au Brésil, malgré l’étendue du patrimoine archéologique et autochtone, il n’existe pas encore de directives nationales claires sur le patrimoine non visitable, la géoconfidentialité ou différents niveaux d’accès numérique. Tandis que la Colombie institutionnalise l’attention portée au patrimoine, le Brésil, dans la majorité des cas, n’a toujours pas véritablement amorcé le débat.
Au Brésil, la fragilité de la situation ne tient pas seulement à la réglementation ; elle est structurelle. On voit perdurer des conseils chargés du patrimoine qui ne comptent aucun spécialiste en archéologie ou en paléontologie, leurs membres ont une formation technique limitée, et peinent à percevoir la préservation comme une politique d’État. Bien que le Brésil ait ratifié, en 1973, la Convention de l’UNESCO de 1970 contre le trafic illicite de biens culturels, le pays n’a pas encore clairement associé recherches scientifiques et politiques patrimoniales, ce qui compromet la sauvegarde de biens extrêmement vulnérables.
En tant que membre de l’ICOM, il est difficile de ne pas ressentir un certain malaise face à l’abîme qui existe entre les débats internationaux et la réalité institutionnelle brésilienne. Le cas de Chiribiquete offre une leçon de méthode et d’humilité : il montre que la préservation passe aussi par la protection du droit à exister en silence. Il est important de reconnaître que certaines mémoires doivent être protégées plutôt qu’exposées.
Chiribiquete ouvre ainsi une nouvelle voie pour la muséologie contemporaine en matière de déontologie : celle d’un patrimoine préservé précisément parce qu’il n’a pas été touché. À l’heure de la surexposition et de la consommation accélérée de contenus, cette expérience nous rappelle que la véritable modernité ne consiste pas toujours à montrer plus, mais aussi à savoir quand montrer. Car préserver est aussi, en dernier ressort, un acte de protection.