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9 octobre 2026

ICOM Voices « S’ouvrir avec Vincent » : aborder le sujet de la santé mentale au musée Van Gogh

Ann Blokland et Sarah Broekhoven

Curatrices d’éducation au musée Van Gogh, Amsterdam

« Je savais bien qu’on pouvait se casser les bras et les jambes avant, et qu’après ça pouvait s’arranger, mais je ne savais pas qu’on pouvait se casser le cerveau et qu’après ça s’améliorait aussi. » (Vincent Van Gogh à son frère Théo, Arles 1889)

Le musée Van Gogh s’appuie sur la vie, l’œuvre et l’époque de Vincent Van Gogh pour inspirer un public varié. Les problèmes de santé mentale que l’artiste a rencontrés représentent un élément important de sa vie. Dans ses lettres, dont quelque huit cents font partie de la collection du musée, Van Gogh discourt ouvertement de ses idéaux, de ses doutes, de ses ambitions d’artiste et, plus tard, de ses problèmes psychologiques [1]. L’histoire de Van Gogh est celle d’une personne qui est vulnérable tout en étant forte, ce qui peut servir de point de départ à des discussions sur la santé mentale. Van Gogh a trouvé son équilibre dans la pratique de son art, et il espérait que ses tableaux – où il cherchait à exprimer l’essence de la vie humaine – apporteraient du réconfort à autrui.

La santé mentale est devenue un sujet de société de plus en plus important ces dernières années. Les médias qui rapportent diverses études révèlent des tendances préoccupantes : un grand nombre de jeunes souffrent par exemple d’angoisse de la performance, de stress, d’épuisement professionnel et de dépression [2], et une personne sur quatre dans le monde souffre de problèmes psychologiques comme la dépression ou l’anxiété à un moment de sa vie [3]. Pourtant, aussi courants que sont les problèmes de santé mentale, ils restent stigmatisés, perçus à travers des stéréotypes négatifs et largement incompris. Van Gogh est peu à peu devenu l’archétype du « génie fou » artistique, et il est important chasser cette représentation et de considérer plutôt ses problèmes de santé mentale comme étant une caractéristique parmi d’autres de son identité.

Avec son programme « Open Up with Vincent » [S’ouvrir avec Vincent] lancé en 2022, le musée Van Gogh souhaite encourager, en se servant de l’histoire personnelle et des tableaux de Van Gogh comme support, à briser les tabous sur la santé mentale. En faisant découvrir aux gens de nouvelles manières de regarder les œuvres d’art, et en leur permettant de faire l’expérience de leur propre créativité artistique, nous espérons montrer que l’art peut être un puissant vecteur de communication, de création, d’émotion, de réflexion et de connexion [4]. Dans le cadre de cette initiative, le musée ne fait pas office d’établissement de santé mais sert de lieu de rencontre culturelle qui invite les gens à prendre conscience du problème, à développer leur compréhension et à ouvrir le dialogue. Depuis que nous avons lancé une série de petits projets pilotes en 2022, le programme a évolué et offre désormais une gamme variée de prestations destinées au grand public, ainsi qu’à des groupes spécifiques.

La santé mentale : un élément de l’écosystème social dans son ensemble

Le musée Van Gogh, comme la plupart des musées d’art, ne dispose pas d’une expertise dans le domaine de la santé mentale. Il était donc important pour nous d’approfondir nos connaissances en la matière, d’apprendre la terminologie qui s’y rapporte et de découvrir ce que nous pourrions offrir à divers groupes à travers nos activités. Alors que, dans les premiers temps du projet, nous avons étudié comment notre institution pourrait aider chaque participant individuellement, le musée aborde aujourd’hui davantage la santé mentale comme une question de société qui s’inscrit dans un écosystème social complexe. En cela il adhère au « modèle en arc-en-ciel » [5] de Dahlgren et Whitehead et au concept de « santé positive », [6] qui n’envisage pas la santé mentale comme étant purement une caractéristique individuelle, mais comme résultant des interactions entre les personnes, les réseaux sociaux, les organisations et les normes culturelles. Le musée s’intéresse donc à trois niveaux différents : l’individuel (en orange), les réseaux sociaux (en jaune) et les conditions de vie et de travail (en vert), comme montré sur la Figure 1. La collaboration avec des établissements de santé, des institutions d’éducation et des partenaires sociaux crée un réseau pour les participants, le musée servant d’espace non médicalisé où ils peuvent s’évader de leur vie de tous les jours l’espace d’un moment.

Fig. 1. Le modèle en arc-en-ciel créé par Dahlgren et Whitehead (1991).

Activités proposées par le musée

Le programme « S’ouvrir avec Vincent » comprend des activités parfaitement accessibles à tous les visiteurs du musée ainsi que des activités sur-mesure destinées à des groupes ou des communautés spécifiques [7]. Cette gamme s’est étoffée pendant les premières années : bien qu’à l’époque nous cherchions essentiellement à créer, en collaboration avec des professionnels de santé et de jeunes adultes, des propositions basées sur leurs besoins en termes de bien-être mental, il est apparu que le programme intéressait un public plus large.

Ateliers hebdomadaires à entrée libre

Récemment, le musée a commencé à tenir tous les vendredis après-midi des ateliers à entrée libre et accessible pour les visiteurs de 12 ans et plus. Sous la supervision d’un instructeur d’atelier, les participants créent une œuvre d’art inspirée de Van Gogh basée sur un thème comme la concentration, le calme, la nature ou l’état de fluidité [8]. Les ateliers offrent un espace de réflexion, de relaxation et de créativité, que ce soit individuellement ou en groupe.

Les visiteurs ont le choix entre trois activités. Dans RELAX, ils peuvent colorier un dessin inspiré de Van Gogh, ce qui constitue un moment de relaxation et d’attention. Un participant de cet atelier a déclaré : « Je me sens mille fois plus détendu qu’en arrivant », tandis qu’un autre a remarqué : « J’étais tellement concentré sur ce que je faisais que je n’ai pas vu le temps passer. » Dans l’activité FOCUS, il faut copier à l’encre et à la plume un détail d’une œuvre de Van Gogh, ce qui favorise la concentration et procure un sentiment d’accomplissement. Un participant a décrit l’expérience comme immersive et apaisante, évoquant une impression de « voyager dans le temps » et un sentiment de bonheur. L’activité PLAY, quant à elle, permet aux visiteurs d’expérimenter avec des encres de couleur, des billes et des perforatrices à formes, encourageant la créativité, l’exploration et une sensation de liberté.

Ce qui nous a frappé, c’est qu’une grande proportion des participants à ces ateliers à entrée libre étaient de jeunes adultes (de 18 à 35 ans), et qu’il n’y avait pas de préférence marquée pour un thème en particulier. Le choix était considéré comme étant stimulant. Les participants y passaient 30 minutes en moyenne, mais nous avons aussi eu des gens qui sont restés deux heures pour faire les trois activités. Nous avons maintenant entre 40 et 100 participants tous les vendredis après-midi.

Fig. 2. Ateliers à entrée libre : vue des tables à thème dans l’atelier éducatif. © Musée Van Gogh

 

Fig.3. Atelier à entrée libre : créer pendant l’activité PLAY. © Musée Van Gogh

Visites contemplatives mensuelles

Un autre moyen accessible de favoriser le bien-être mental et d’offrir des outils à cet effet est notre visite « Slow Art » [Contemplation de l’art], qui se fait par groupes de douze participants au maximum. Sa vocation est de pratiquer l’« art de regarder » : prendre le temps de vraiment voir et apprécier les œuvres d’art de Van Gogh et leurs détails [9]. Cette activité induit un sentiment de calme et contrebalance les mouvements répétitifs de lecture rapide, de défilement et de balayage d’écran qui rythment nos vies quotidiennes. C’est un moyen de s’immerger dans l’art, tout en créant des liens avec les autres participants grâce à des expériences partagées. Cet élément d’échange et de dialogue fait passer l’activité du niveau individuel au niveau collectif. Les visites « Contemplation de l’art » sont accompagnées par un guide bénévole, qui donne certaines instructions. Nous tenons à encourager les participants à continuer de pratiquer l’art de regarder, et envisageons de leur fournir des conseils que nous rendrions accessibles juste après la visite ou sur notre site web – conseils qu’ils pourraient appliquer pendant d’autres visites de musée.

À travers ces activités, le musée offre une aide concrète au niveau individuel à un public varié, touchant ainsi un grand nombre de personnes. Cependant, il s’investit également au niveau social en établissant des partenariats locaux avec des organisations de la société civile.

Partenariats locaux avec des organismes sociaux

Bien que les activités organisées en collaboration avec les organisations locales demandent plus de temps de préparation et de mise en œuvre que celles organisées uniquement par le musée, et ont une portée relativement limitée, elles ont un impact significatif. Les partenariats établis pour les réaliser sont durables, et le musée lui-même apprend beaucoup de ces expériences. Lorsqu’il travaille avec un établissement de soins, des travailleurs sociaux sont toujours présents au cours des sessions : le musée propose des activités et des missions créatives, et eux veillent à la sécurité de tout un chacun. C’est dans ce cadre que les deux domaines différents – l’art et les soins en matière de santé mentale – se rencontrent vraiment.

La cocréation d’un programme de santé mentale communautaire avec GGZ Zuid

En 2023, le musée s’est associé à GGZ Zuid (le service municipal dédié à la santé mentale), ses patients et son personnel auxiliaire, pour concevoir une activité de santé mentale sur mesure. Cette activité, durant laquelle un patient du GGZ partage son histoire personnelle de rétablissement, combine visite guidée et atelier de peinture au musée. Un petit groupe, de dix participants maximum, se réunit trois fois par an dans ce cadre. L’atelier de peinture commence par une courte séance de méditation, après quoi les participants créent un paysage en choisissant la couleur selon des critères d’émotion et d’intuition, en s’inspirant de la manière dont Van Gogh cherchait à exprimer des sentiments avec la couleur. Le partage des expériences étant un aspect important de cette activité, l’accompagnant du GGZ instaure un climat de confiance propice à ce genre d’échanges.

Ce programme a également inspiré le personnel du GGZ, comme en témoigne un intervenant :

« C’est un aspect épatant de mon travail, les visites de membres de la communauté locale au musée Van Gogh. La santé mentale face à l’art. C’est incroyable combien ça aide les gens à parler des choses, et les participants sont émus par leurs œuvres réciproques ! »

De même que ce genre de retour positif, nous avons également reçu des conseils utiles. Nous avons appris, par exemple, qu’une importante proportion des personnes bénéficiant de soins de santé mentale ont une forme de troubles cognitifs qui est généralement invisible. On nous a ainsi recommandé, dans le cadre des activités, d’utiliser un langage simple afin que chacun puisse les comprendre et y participer plus facilement.

La collaboration avec Levvel

En 2023, le musée a également entamé une collaboration avec Levvel, une organisation qui aide les jeunes et les familles à affronter des problèmes complexes, faisant le lien entre le soin, le développement personnel et la réalité quotidienne des participants. Afin de faire connaissance, nous avons commencé par proposer différentes activités sur place et hors-les-murs aux jeunes, pendant les vacances. Les courts ateliers de peinture à vocation de sensibilisation, pour lesquels des employés du musée se rendent sur le lieu d’activité du partenaire, se sont avérés être les plus accessibles, tant pour les jeunes que pour Levvel.

Les retours des participants ont généralement été très positifs. À la fin d’une session, un participant a ainsi demandé : « Pourquoi n’y avait-il pas ce genre d’ateliers avant ? J’aurais vraiment aimé faire ça [plus tôt]. » Suite à des réactions positives de ce genre venant des jeunes participants, des animateurs des ateliers et des membres du personnel de Levvel, nous sommes devenus plus ambitieux et avons conjointement organisé un programme intensif appelé « Mental Narratives » [Narrations mentales]. Les jeunes pouvaient s’inscrire à une série d’ateliers de trois jours où ils s’emploieraient avec un artiste à créer des œuvres d’art individuelles, dans une catégorie choisie par les participants eux-mêmes (textile, matériaux divers ou musique).

Chaque groupe était composé de huit jeunes participants au maximum, en plus du personnel d’encadrement. L’atelier commençait par un moment où les participants faisaient connaissance et par une visite guidée de musée, ainsi que par une explication du cadre des activités. La salle d’atelier du musée était un lieu calme au sein d’une institution dont l’atmosphère est par ailleurs dynamique. L’atelier se terminait par une séance photo au cours de laquelle les participants pouvaient se faire photographier, après avoir choisi s’ils souhaitaient ou non être reconnaissables sur les clichés.

Grâce à ce projet, nous avons maintenant une meilleure idée du potentiel et des limites des deux organisations, ainsi que des besoins des jeunes, qui sont notamment de se rencontrer, d’avoir une expérience artistique, agréable et relaxante, et d’avoir l’occasion de renforcer leur confiance en eux sur le plan créatif.

En se basant sur ces expériences, Levvel et le musée Van Gogh se consacrent maintenant à l’élaboration et la mise en place, tout au long de l’année, d’ateliers de peinture multisensoriels de 60 minutes sur des thèmes comprenant l’autonomie et le développement de l’identité. Nous proposons aussi des ateliers approfondis (de 120 minutes) au musée, dans le cadre de notre programme de fêtes de fin d’année, et étudions la possibilité d’incorporer des ateliers dans les procédures de santé de Levvel.

Fig.4. Participante au programme « Mental Narratives », 2023. © Musée Van Gogh

Recherches complémentaires sur l’impact du programme

Le musée continue de faire le suivi de ces différentes activités, et lance des projets pilotes pour tester de nouvelles propositions. Ceci nous permet de recueillir les retours des participants (donnés spontanément et par le biais de questionnaires d’évaluation), ce qui nous aide à apporter des améliorations, souvent en collaboration avec nos partenaires. Les réactions reçues ont été positives dans l’ensemble, et le sujet de la santé mentale est généralement considéré comme ayant sa place au musée Van Gogh. Mais comment nous assurer que nous atteignons nos objectifs sur tout le programme ? Nos ressources et nos activités ont-elles un impact sur le bien-être mental des participants ? Contribuons-nous à faciliter le dialogue sur le sujet, et parvenons-nous à sensibiliser davantage le public et à favoriser une meilleure compréhension des questions de santé mentale ? Pour avoir des réponses à cela, le musée lance en 2026 une étude d’impact subventionnée de trois ans sur « S’ouvrir avec Vincent », menée par un groupe de recherche ayant une expertise clinique et académique dans le domaine de la santé mentale. Ceci nous permettra de voir plus clairement comment nous, en tant que musée, pouvons plus efficacement aider à entraîner un changement dans les normes culturelles, pour garantir que la santé mentale soit de plus en plus considérée comme une responsabilité sociale partagée.

Notes

[1] Toutes les lettres de Vincent Van Gogh peuvent être consultées sur https://vangoghletters.org/ (N.d.t. Textes originaux en néerlandais et en français et traductions en anglais).

[2] Persistent concerns about young adults’ mental health despite slight improvement | RIVM [/ Rijksinstituut voor Volksgezondheid en Milieu (RIVM), Monitor mentale gezondheid. Landelijke rapportage,

[3] Rapport sur la santé mentale d’AXA, 2025 ipsos.com/nl-nl/axa-mind-health-report-mentale-gezondheid-blijft-wereldwijd-verslechteren / NEMESIS-3-onderzoek Cijfers psychische gezondheid Trimbos-instituut.

[4] Sur les effets bénéfiques des arts, voir par exemple : Daisy Fancourt, Art Cure: The Science of How the Arts Transform Our Health, 2026] ; Susan Magsamen & Ivy Ross, Your Brain on Art: How the Arts Transform Us, 2023]; Organisation mondiale de la santé (OMS), What is the evidence on the role of the arts in improving health and well-being? A scoping review, www.who.int/europe/publications/i/item/9789289054553

[5] Dahlgren, G et Whitehead, M. Policies and Strategies to Promote Social Equity in Health. [Stockholm: Institute for Futures Studies, 1991.

[6] Huber, M., Jung, H.P., Brekel-Dijkstra, van den, K., Handboek Positieve Gezondheid in de huisartspraktijk, Bohn Stafleu van Loghum in Houten, 2021.

[7] Le musée a accueilli environ 1,8 millions de visiteurs en 2025, pour la plupart internationaux. https://www.vangoghmuseum.nl/en/about/organisation/annual-report

[8] Csikszentmihalyi, M., Flow: The Psychology of Optimal Experience. HarperCollins, 1990.

[9] Tishman, S., Slow Looking: The Art and Practice of Learning Through Observation, 2017.